Si mon livre « La Traversée » est teinté de bleu mélancolie, alors ce texte, écrit peu avant cette publication, est rouge passion.
Forêt de Hêtres, Gustav Klimt (1902)
Loin du repaire de sa famille, elle en avait trouvé un tout nouveau qui s'offrait à son regard attentif. Au cœur de la forêt, là où les arbres lui avaient laissé, au creux de leurs racines et de leurs branches, un espace assez vaste pour qu'elle puisse le conquérir tout entier.
Ce sera sa scène, la faune et la flore seront ses spectatrices.
La musique emplissait déjà tous les creux du paysage. On entendait, si on tendait l'oreille, le vacarme du village ambulant, les cris des enfants, les rires des adultes, les casseroles et les instruments de musique. Mais ici, les voix principales étaient celles de la forêt et rien ne pourrait dépasser en beauté le chant des oiseaux, le frottement des branches, le sifflement du vent et le craquement des feuilles mortes sous les pieds nus d'Illila lorsqu'elle s'avança vers le centre de sa scène. À chacun de ses pas, introduction de son spectacle, les clochettes à sa cheville droite riaient, marquant un rythme cinglant en comparaison du calme des bois, mais sans en rompre l'harmonie. Elle ne prit pas le temps de réfléchir, de respirer, il fallait qu'elle s'élance tout de suite, que tout aille vite, et fort, et grand, et beau. Illila sautait, pliait les genoux, atterrissait en grâce, frappait son tambourin, remontait ses jupons. Des mouvements rapides qui paraissaient lents, absence de gravité. Sa silhouette vêtue de brun et de vert se fondait dans le décor tout en étant pièce unique, individuelle. Illila ne copiait pas la nature, la nature ne copiait pas Illila : elles se complétaient. Sa chevelure lourde, teintée d'un henné auburn, enveloppait ses épaules, se coinçait sur ses lèvres, se faisait repousser par les doigts avides de retourner frapper l'instrument, agripper les tissus et s'agiter dans l'air. Tout était musique et chacun de ses mouvements était note. Il n'existait plus en elle de gitane, de manouche, de mendiante ou de sorcière, mais une offrande à l'univers, transformée en partition. La fin de l'automne pouvait bien l'embrasser : la chaleur de son corps transi et de son cœur en ébullition l'empêchait de faire attention au froid qui couvrait les troncs et au gel qui dressait l'herbe sous ses pieds. La femme réchauffait la terre en la caressant de sa peau. Le brasier qui l'habitait ne se calmerait pas tant que tout son être ne serait pas en nage. Si la nature voulait la prendre, qu'elle la prenne. Elle la possédait déjà si profondément.
Illila tournoya sur elle-même, ses bras en croix, recevant l'amour, donnant le sien, puis se réfugia dans sa propre étreinte. Le bruit des clochettes cessa lorsqu'elle s'accroupit enfin, marquant l'achèvement d'un premier acte. Si tout était décuplé dedans et autour de son corps de feu, à aucun moment elle n’aperçut la paire d'yeux brûlants qui l'observait.
Malgré ses mouvements, le son de ses instruments ou même sa simple présence, le renard n'avait pas fui, s'était planté devant elle, et ce depuis un temps indéterminé. L'animal se posa sur son séant à la croisée de leurs regards, attendant peut-être qu'elle continuât. Alors elle continua. Et il resta, encore. Encore. La fatigue n'existait plus. Et toutes les douleurs qui s'intensifiaient en elle en ce jour disparaîtraient bientôt, pour laisser enfin place à quelque chose de plus fort, de plus grand, de plus beau. Illila dansa sans quitter le renard des yeux, sans arrêter de ressentir l’électricité qui la parcourait lorsque ses bras s'étendaient vers la cime des arbres. Elle ne dansait plus pour la forêt, elle dansait pour le renard, par le renard. Il n'y avait plus que lui qui l'animait. Et alors que ses muscles auraient dû être endoloris d'être restés si longtemps à se mouvoir, ils étaient au contraire de plus en plus légers, semblables aux ailes d'un papillon.
Légèreté, fragilité, délicatesse. Trinité hypnotique. Plus de tambourin ni de clochettes, uniquement les battements. Des battements qui la portent, la font s'envoler, décoller. Son poids n'existe plus.
A-t-elle cessé de danser quand le renard s'est redressé ?
A-t-elle cessé de danser quand il a fait demi-tour sans quitter son regard ?
A-t-elle cessé de danser quand il s'est mis à marcher vers les profondeurs de la forêt ?
Illila ne sait pas. Tout ce qu'elle sait, c'est qu'elle le suit, qu'elle le suivra partout. Et qu'elle est légère, légère, légère comme un papillon.