L'année 2020 fut très prolifique, notamment grâce aux différents ateliers d'écriture que j'ai pu mener avec les Porte-Plume en compagnie d'Alain Delpeut (écrivain et créateur de la maison d'édition Les Refusés) ou Samuel Dutacq (écrivain et photographe). Nous nous fixions une consigne et une contrainte de temps, favorisant la diversité des thèmes et des formats. Les textes suivants n'ont donc aucun lien entre eux si ce n'est le cadre dans lequel ils ont été créés. Exceptions faites à « Bénis » et « 7-4=3 », nés d'instants éphémères. Il est à notifier que « Petit poème sur la liberté » et « Entorses » traitent de la maltraitance infantile, « Étreinte » des paralysies du sommeil mais peut être assimilé au viol, et que le thème de la mort se retrouve dans plusieurs des autres textes.
À l'annonce du confinement en date du 11 mars, c'est ce thème qui est sorti et avec lequel j'ai choisi de titrer mon texte. Bien que ce fut une nécessité sanitaire, renoncer à la liberté de mouvement a été une épreuve éprouvante pour chacun d'entre nous, mais pour certains plus que d'autres.
Ce soir à la télévision, ils ont annoncé une bonne nouvelle pour tous les enfants du pays. Plus d'école pendant deux semaines. J'avais ma porte fermée, mais j'entendais quand même le président, parce que le son était à fond, maman aime bien entendre la télé de n'importe quel endroit de la maison. C'est pas facile pour faire mes devoirs comme ça, mais je me suis habituée. Et puis au moins, elle m'oublie un peu et je peux écrire des poèmes discrètement au lieu de faire mes devoirs. Celui que j'écris en ce moment, c'est sur le sentiment de liberté, ça m'inspire. Je le ferai lire à mon professeur quand le confinement sera fini, ça le fera sourire. Il aime bien mes poèmes, il trouve ça joli et talentueux, ça me rend toute rouge à chaque fois. Mais je crois qu'il n'a jamais compris ce qu'ils voulaient vraiment dire. Je pense que je ne lui avouerai jamais : de toute façon ceux qui l'ont déjà remarqué avant ne m'ont jamais poussée à en parler, alors je devrais plutôt renoncer et vivre avec, jusqu'à ce que ça se calme.
La télé s'est éteinte, bizarre. Je cache vite mes cahiers de poèmes derrière mon bureau et me remets à mon problème de maths, ni vu ni connu. Maman crie mon nom. C'est l'heure de manger, j'avais pas vu l'heure ! Je me lève en trombe et ouvre la porte de ma chambre. Maman m'attend derrière. Une gifle part. Je ne l'ai pas vue venir, ma tête vient cogner contre la porte. Elle se baisse et m'attrape par les cheveux pour me traîner dans la cuisine.
« Lève-toi feignasse ! Tu crois que la bouffe va se faire toute seule ?! »
Ma tête tangue, mais j'arrive quand même à me relever. Je me dépêche de faire à manger pendant que maman continue à m'insulter. Je pense à mon professeur, je le supplie en pensée de relire mes poèmes et d'y déceler mes cris, mes appels à l'aide entre mes mots naïfs.
Ce soir, tous les enfants du pays sont heureux, mais pas moi. Parce que ce soir, maman va pouvoir marquer mon visage.
Le thème que j'ai choisi, « créature fictive », a permis à plusieurs des participants de sortir de leur zone de confort : celle du très rationnel, du très intime. Étant friande du fantastique, j'ai donc fait l'exercice inverse et me suis servie de thème pour aller vers cet intime. J'ai ainsi pris appui sur un texte que j'avais écrit adolescente et je l'ai modernisé avec mon vécu d'adulte. Il s'agit de « Elle » écrit en 2013.
Les cheveux encore humides de la douche, elle sort de la salle de bain. C'était une journée éprouvante, et la nuit ne sera pas non plus très reposante. Il l'a déjà rejoint la nuit dernière, mais elle sait qu'il va revenir encore. Il ne peut pas se passer d'elle. L'inverse est sûrement vrai d'ailleurs. Il lui a envoyé des signaux toute la journée, qu'est-ce qu'elle pourrait y faire ? Bien sûr qu'elle en a eu chaud, bien sûr qu'elle en a frissonné… Ça fait des années que ça dure, qu'il vient quand elle est endormie, qu'il la réveille à moitié. Il sait toujours comment faire. Elle le laisse faire, oui. Dans un sens, elle en a besoin. Peut-être qu'elle se sentirait incomplète si ces moments disparaissaient. Peut-être qu'elle se sentirait vide. Au moins quand il est là, elle est remplie. Toute entière. Et c'est quand elle est à nouveau seule que son corps se vide, ne veut plus se rendormir, n'a pas le choix, dort quand même, espère que ça ne recommencera pas, pour dormir un peu, quand même. Ce soir encore, elle s'est préparée à sa venue, a enfilé les habits dans lesquels il préfère la retrouver, son pyjama. Si ça ce n'était pas un signe qu'elle acceptait entièrement sa présence, l'appréciait aussi ? Parce que se sentir vivante, dans son étreinte, c'était ce qui l'aidait à se sentir vivante quand il n'était pas là, ce qui la motivait à se donner à fond à son boulot, profiter de l'amour de son entourage. Qu'est-ce que c'était que de sacrifier un peu de sommeil avec lui pour être pleinement éveillée, consciente de la chance qu'elle avait au quotidien ? Alors elle se préparait, tous les soirs, à l'accueillir, inlassablement. Par habitude. La tête sur l'oreiller, le sommeil était en retard, lui ne le serait pas. Sans qu'elle ne s'en rende compte, elle s'endormit, se tournant souvent, enveloppée dans ses draps agités.
Le réveil ne sonnera que dans une heure, mais il est déjà là, c'est son moment préféré : quand la tête sait qu'il faudra bientôt se lever, mais que le corps n'est pas encore prêt. Il la regarde du coin de la pièce, il fixe les yeux mi-clos, peut-être même totalement clos. Elle sent sa présence à travers ses paupières, tellement fort qu'elle croit que ses yeux sont ouverts. Il se glisse jusqu'à son corps immobile, la prend dans ses bras, la serre fort, toujours trop fort, tellement fort qu'elle croit que ses lèvres sont ouvertes. Chaque fois elle aimerait lui dire de desserrer son étreinte, mais jamais elle n'y arrive. La voix bloquée par le poids, bloquée par autre chose de plus grand, qui l'empêche de s'opposer à cette union. Elle est perdue au point de croire qu'elle sent les draps entre ses doigts, mais il n'en est rien, les muscles sont trop tendus, et l'étreinte trop serrée. Dans le noir, elle sent son visage s'approcher du sien, son souffle qui se penche jusqu'à son épaule, son cou, son oreille. Sa voix embrumée prononce quelque chose. Elle ne comprend pas. Mais elle comprend quand même. Il la veut toute entière, la posséder, lui faire ressentir ce qu'elle ne veut ressentir, qu'elle ressentira de toute façon. Il s’immisce en elle, avec toute l'enveloppe qui le définit, avec tout son souffle qui les rassemble, avec toute sa voix transparente. Elle vibre dedans, elle est figée dehors. Incapable de rendre la pareille. Quand elle y arrive enfin, il s'échappe à chaque fois. Quand elle soulève ses doigts plaqués sur le matelas, il a déjà disparu. Elle lui hurle intérieurement de revenir, qu'elle peut lui montrer à quel point elle aussi elle peut le serrer, lui couper le souffle, prendre autant de place que lui, même plus.
Le réveil sonne. La chambre est vide de lui. Elle est vide de lui. Elle remue les doigts, bouge la tête, secoue toute cette chair qui n'a, encore une fois, pas été capable de se réveiller plus vite. Ou de dormir tout court. Une nouvelle journée commence. La prochaine nuit est déjà la promesse d'un nouveau rendez-vous. Mais c'est en elle qu'il habite. Un jour elle ouvrira la porte de ses angoisses pour le chasser. Mais pour l'instant, il y est confortablement installé, car elle lui a laissé une place qu'elle ne saurait combler autrement que par lui. Sa peur, sa peur à elle toute seule. Sa peur qui prenait cette forme avant que le soleil ne se lève pour lui rappeler à quel point il l'habite. Toute entière.
L'oubli d'être en vie, Marcel Mariën (1967)
À partir du thème « On peut se comprendre sans se parler ».
La chaise est tombée. J'étais assise dessus. Je l'ai sentie se rompre sous mon poids à l'atterrissage. Ça a fait un gros CRAC. Je suis restée abasourdie, les fesses par terre, vérifiant si le bruit d'un de mes os ne s'était pas glissé parmi ceux des débris de bois. Plus de peur que de mal, j'aurai seulement un bleu sur les fesses. Je me suis relevée, sans m'appuyer sur le sol pour ne pas me faire d'échardes, pendant que maman continuait à hurler dans mes oreilles qui n'écoutaient plus. Pour raconter quoi de toute façon ? Le même charabia de reproches insensés. C'était elle qui m'avait poussée et c’est moi qui m'en prenais plein la gueule parce que j'avais pété une chaise. Pourquoi elle m'a poussée ? Je ne sais déjà plus et je m'en fous. Quand je la regarde elle me dit de baisser les yeux, et quand je baisse les yeux elle me dit de la regarder. Quand elle me parle elle m'engueule si je ne réponds pas et me gifle si je le fais. Tout est prétexte à m'humilier, m'insulter ou me frapper. J'ai laissé tomber l'idée d'être la fille qu'elle voudrait que je sois. De toute façon, si je l'étais ça ne lui conviendrait pas non plus. Je fais au mieux pour limiter les dégâts, j'improvise selon son humeur : je sais que telle chose à tel moment me vaudra une insulte plutôt qu'un coup, c'est pas une science exacte mais c'est déjà pas trop mal.
Je ramasse les morceaux de chaise pendant que maman chante. C'est une métaphore pour dire qu'elle hurle en m'insultant. Mon poignet me lance chaque fois que je me saisis d'un bout de bois et je me retiens très fort de ne pas lui planter dans la gorge pour qu'elle la ferme. Je ne le ferai pas : hors de question de ruiner le reste de ma vie pour cette psychopathe. Mon poignet me fait vraiment mal. Rien de cassé mais une belle entorse, c'est certain.
Maman m'emmène à l'hôpital. Ça fait deux semaines et mon poignet est toujours douloureux. Mon bleu, lui, a bientôt disparu. Je vois bien que ça la fait chier. De se déplacer, d'attendre, qu'on m'examine. On voit un premier médecin à qui elle explique que je suis tombée en faisant de la balançoire. C'est tellement tiré par les cheveux que ça passe. Et moi je suis là, je hoche la tête, oui oui, ça s'est passé comme ça. L'après-midi défile, les changements de salles d'attente et les radios aussi, on finit par me plâtrer. C'est raté, difforme : la médecin me dit que c'est pas grave, pas besoin de le refaire. Ça va me valoir des moqueries au collège.
Déjà la cinquième heure à l'hôpital quand le dernier médecin vient nous donner les résultats pendant le rendez-vous de clôture. Comme il faut tout recontextualiser, il faut aussi redonner la cause de la blessure. Maman ne se souvient plus du mensonge qu'elle a déblatéré cinq heures avant, elle en dit tellement en même temps. Alors elle improvise. C'est un garçon à l'école, il l’embêtait, il lui a tiré le bras un peu trop fort. Elle se mélange, mais moi je hoche la tête, comme d'habitude. Le médecin lève les yeux, les dirige vers son écran, entrouvre la bouche, regarde ma mère, me regarde, regarde son écran.
« Sur mon fichier, il est écrit que c'est dû à une chute de balançoire. »
Mon cœur fait un bond. Ça y est. Elle s'est plantée. Un pas de travers. Enfin. Elle commence à bégayer. Le médecin me regarde : je le supplie de mes yeux, il a compris, il sait, il va me sortir de cet enfer. Maman se ressaisit et sort sur un ton confiant :
« Oui, elle est tombée de la balançoire, mais après le garçon lui a tiré le bras et ça s'est aggravé.»
Le médecin me regarde, peu convaincu.
« Vous êtes sûre ?
— Oui, oui. »
Je hoche la tête, mais mes yeux supplient encore. Il baisse les siens vers ses papiers, signe, les tend à ma mère. Merci. Au revoir. Serrage de main. Porte qui se referme derrière nous. Chemin du retour. Je serai libre la prochaine fois, peut-être.
Sur le thème « Une chose en amène une autre ».
Le ciel a des allures de tempête ce soir, se dit-elle alors qu'une bourrasque vint faire s'envoler sa jupe et freiner les mouettes dans leur vol. Sophie avait retiré ses sandales pour marcher dans le sable. Un pas devant l'autre, même le sable sec était humide. Un coquillage au sol attira son regard, tout cassé en apparence mais encore joliment nacré à l'intérieur. Elle leva le bras au ciel, sentit qu'il ne lui tomberait jamais sur la tête, et lança le coquillage de toutes ses forces dans l'océan. La mer était tellement agitée et les mouettes tellement bruyantes que personne sur cette planète n'entendit le bruit qu'il fit en fendant misérablement une vague.
Sophie avait le bout des orteils qui touchait l'écume maintenant. Jolie mousse salée et froide. Trop froide pour que les touristes ou les riverains aient envie de se balader sur la plage aujourd'hui. Elle était donc seule à voir les rouleaux s'abattre au loin, à voir les mouches s'agiter. À sentir l'eau frapper ses chevilles, puis ses mollets. Le bas de sa jolie robe se faisait petit à petit éclabousser. Elle s'en amusa, et laissa même la mer l'imbiber plus haut encore. Quand elle fut immergée jusqu'à la taille, elle frissonna pour la première fois. Son regard se tourna vers la plage toujours déserte puis revint à l'horizon, là où un cargo en provenance d'une côte voisine prenait le large.
Ses sandales toujours à la main elle sourit. Elle posa une des chaussures sur la surface agitée de l'eau, puis la deuxième, et les regarda se mouvoir, amusée. L'eau pénétra dans l'une, dans l'autre, et bientôt elles eurent toutes les deux coulé. Sans chaussures, Sophie pouvait toujours marcher. Alors elle avança. Recouvrant ses coudes, sa poitrine, ses épaules, le menton. Il fallut qu'elle se mette sur la pointe des pieds tout en luttant, car elle ne savait pas nager et les rouleaux se faisaient plus violents à mesure qu'elle approchait de l'horizon.
Elle voulut briser la ligne, mordre dedans. Alors plus déterminée que jamais, elle le fit. La mer recouvrit ses lèvres, son nez, ses oreilles, ses paupières, son front, sa tête. Et la ligne vibra, un peu.
Souvenir de Rouen.
Entre ses doigts le rideau qu'elle ouvrait pour laisser passer la lumière. Il faisait déjà si chaud, mais il lui fallait ajouter à cela le soleil.
Derrière elle les corps nus, enlacés, palpitants. Elle vint y entasser par-dessus les rayons du soleil. Leurs battements de cœur, leurs respirations, rendaient dérisoire la pulsation du reste du monde.
Un regard sur leur peau lui arracha un frisson. Souvenir des instants passés, dégustation de celui présent, fantasme des futurs.
Elle lâcha le rideau : le soleil en avait vu assez, il allait être jaloux et elle ne voulait pas lui faire de l'ombre.
La couche de lumière disparut et à la place elle y ajouta la sienne. Rendant impossible la distinction des peaux entremêlées. Un seul être de pulsation et le monde disparaît.
Le rideau se baisse. Applaudissements.
La Création, Mikalojus Konstantinas Čiurlionis (1906)
Vue plongeante sur le bord de la table, et la musique se coupe et reprend. Elle remplit les bouches et les oreilles, vide les verres. Les volets ouverts et mon reflet dans la fenêtre percé par l'éclat du lampadaire. Les angles pointus de la table noire et les fleurs qui tombent du lit en cascade.
« C'est quoi dans ta main ?
— Une souris d’ordinateur ?
— Mais non. L'autre main.
— Un mazagran.
— Je connaissais pas ce mot. »
Les briques transpercent les barreaux et le rouge à lèvres s'efface. Deux paires d'épaules inspirées, inspirantes. Un texte qui ne menait à rien. Mais rien c'est déjà plus que moins que rien.
A7 B7 C Dmin Je comprends rien Clavecin Orgue
Rois du monde, poussières dans l'univers.
« Je me lève à 8h les gars demain.
— Bah pourquoi tu viens faire soirée ?
— J'avais envie de vous voir nique ta mère.
— Ah oui. »
Bonne nuit, je vous aime.
Avec les Porte-Plume, nous fonctionnons sur les thématiques tandis qu'avec Samuel, c'est surtout sur les contraintes. Cela a pour effet de rendre ma plume plus absurde, peut-être plus légère aussi, plus immature. « Un personnage veut aborder un autre personnage mais n'ose/ne peux/ne veux pas le faire et se fait une liste intérieure de comment l'aborder. » J'aime pas ce texte, il est nul, mais moi aussi je teste des trucs.
Je me suis fichue du stabilo plein les doigts. C'est sûr j'en ai mis sur mon visage aussi. Tout à l'heure j'ai enlevé le cheveu sur mon front, c'est sûr j'en ai sur le front. Je me suis grattée la joue à un moment, c'est sûr j'en ai mis sur ma joue. Il va le voir direct, et me prendre pour une grosse bouffonne. Ou alors il va se dire que je suis maladroite et trouver ça attendrissant. Rêve pas hein. En plus, je vais juste le faire chier. Si on se pose à la BU pour bosser, c'est pas pour venir se faire draguer par une meuf qu'a du stabilo sur la gueule. Mon miroir de poche vient mettre fin à mon dilemme : j'en ai pas. Oh mon dieu oh mon dieu oh mon dieu il a tourné la tête vers moi et il m'a souri. Oui je le veux ! J'appelle le traiteur tout de suite, j'ai déjà choisi ma robe de mariée ! Faut que je me calme ça se trouve il est con. Allez je me lance ! Je vais le voir et je lui dis qu'il me plaît, je lui demande son numéro, c'est pas bien compliqué !
« Salut toi ! Je t'observe depuis tout à l'heure, tu me plais bien. Ça te dirait qu'on fasse plus ample connaissance ? » C'est long. C'est chiant.
« Hey t'es grave mignon ! On peut faire connaissance ? » Nul, nul !
« Salut beau gosse. Tu viens souvent ici ? » Mon dieu.
« Tiens mon numéro mon mignon. Appelle-moi ! » Je vais me faire vomir.
« Hey ton père ce serait pas un voleur ? Parce qu'il a volé toutes les étoiles du ciel pour les mettre dans tes yeux ! » Mais qu'est-ce que je raconte ?
« Tiens je te donne mon numéro, tu m'as tapée dans l’œil ! » Ça fait pitié…
« Yo mec ! T'as pas un zéro sept ? » J'ai honte. Et en plus comment je fais si c'est un zéro six ?
« Épouse-moi. » Flippant.
Et si j'écrivais mon numéro sur un papier, que je lui tendais, et que je me sauvais ?
Non. Et si j'écrivais mon numéro sur un papier, que je le laissais sur la table, que je lui faisais de grands signes pour lui montrer, et que je me sauvais ?
Non. Et si j'écrivais mon numéro sur un papier, que je demandais à la fille d'à côté de lui donner pour moi, et que je me sauvais ?
Non. Et si j'écrivais mon numéro sur un papier, que je le chiffonnais, que je lui lançais, et que je me sauvais ?
Non. Et si... ah bah il est plus là.
Les proverbes flamands, Pieter Bruegel l'Ancien (1559)
J'ai encore joué la carte de l'absurde grâce à cette contrainte : choisir un détail du tableau ci-dessus et décrire son intériorité. Sauriez-vous deviner duquel il s'agit ? Je vous mets la réponse tout en bas de cette page, dites-moi en commentaires si vous aviez deviné !
« 372, 373, 374, 375... 375 ! »
La vieille reste silencieuse, la bouche ouverte.
« 375 ! »
Rien ne se passe.
« J'ai dit 375. »
Toujours rien.
« Bon sang t'es vraiment une teigne toi. Pourquoi tu prends pas un peu exemple sur ton grand frère. À ton âge il savait déjà remuer sa patte gauche. Toi t'en as aucune ! »
Elle se redresse, prend l'œuf, le porte à son oreille.
« Tu m'entends au moins quand je te parle ? »
Pas de réponse, ça se trouve il est sourd. Elle secoue un peu la coquille, pas trop non plus pour pas le mélanger. C'est fragile à cet âge-là. Elle le repose, le fixe droit dans les yeux à l'endroit où ça se pourrait bien qu'il ait des yeux. Bon là y'a pas d'yeux. Mais elle imagine que oui. Son frère quand elle le fixe dans ses non-yeux, lui au moins il comprend.
« C'est pas bien compliqué : quand je dis 375 tu te secoues. On recommence écoute bien. 1, 2, 3, 4, 5... eh oh reviens-là toi. Arrête de faire le pitre, tu vas le perturber. T'as qu'à lui montrer l'exemple un peu aussi, tu m'aides pas. Toujours à traîner à droite à gauche, à jamais ranger ta chambre. Joue ton rôle de grand frère. »
L'œuf s'assoit, obligé d'être attentif, et fronce ses non-sourcils, mécontent.
« Oui bah moi aussi j'ai d'autres choses à faire figure-toi. J'ai Augustin qui m'attend pour manger, en plus il a dit qu'il me ferait de la purée. Et le village entier sait que sa purée est bonne alors tu restes tranquille. Plus vite on aura fini plus vite tu pourras vagabonder avec les autres coquilles du quartier. »
La vieille s'étire, se penche à nouveau sur le plus jeune, le fixe dans ses non-yeux et reprend :
« 1, 2, 3, 4, 5… »
Chacun écrivait un adjectif sur un papier, puis un objet sur un autre. Il passait l'objet à son voisin de droite et l'adjectif à son voisin de gauche. À partir de ces deux mots, il fallait faire la description de l'alliance obtenue. Certes je suis restée sur l'absurde, mais j'y ai ajouté ma touche de macabre.
Des dizaines et des dizaines de mouches partout. Des vivantes, des mortes. Un vrombissement sourd, des nuées noires. Obligé de marcher sur leur dépouilles pour arriver à la source de ce nuage.
Dans la salle à manger la corbeille de fruits fossilisés, l'assiette à moitié remplie d'asticots et le cadavre suintant de Judith. Elle a juté sur le tapis et les mouches se sont noyées dans son jus. Je m'assois sur la chaise libre à côté d'elle et je lui prends la main. Spongieuse. Elle avait préparé du jus de fruits elle-même avec des bananes et des pommes et de l'amour. La cruche est encore là, presque pleine. Le jus a caillé et une couche de moisissure s'est formée, créant une croûte collée aux rebords. Je prends le verre vide à côté de Judith et je le remplis du jus putrescent. À ta santé mon amour !
Voici le détail du tableau qu'il fallait deviner pour le texte « Dans la pénombre ». L'aviez-vous trouvé ? Le proverbe représenté est le suivant : « ramasser l’œuf de la poule et pas celui de l’oie », ce qui signifie « faire le mauvais choix ».
Détail de Les proverbes flamands, Pieter Bruegel l'Ancien (1559)