Ce texte est la deuxième partie d'un diptyque, la première étant « D'Or et d'Argent » écrite en 2020. La première partie peut se lire seule, mais celle-ci en est indissociable. Ici, j'étais sous les stroboscopes, entourée de musique psytrance pendant que d'autres dansaient. Je me sentais à la fois à ma place, à la fois complètement en dehors de mon corps. À ce moment-là, je pensais que la vie avait été bien injuste de me faire transformer un joli texte en une moitié d'un diptyque sinistre. Alors si vous avez aimé « D'Or et d'Argent », ne lisez pas « D'Os et de Sang ».
The Golden rose, Donato Giancola (2007)
Il a menti, il ne sait pas nager. Le pirate qui parcourt les océans les plus dangereux depuis des années n'est pas foutu de faire la brasse. Il faisait bien la comédie devant tous ses matelots. Criant sur tous les toits qu'il connaissait les profondeurs comme sa poche. Tout ce qu'il sait faire c'est s'accrocher à ce qui lui passe sous la main et serrer. Serrer jusqu'à asphyxier. Oh que oui il était à couper le souffle. Elle l'a laissé faire au début : collés l'un contre l'autre, portés par le courant, elle ne se rendait pas compte que tout son poids pesait sur elle. La nymphe n'a jamais voulu ça. C'était bon de se mouvoir tendrement ensemble. Ça ne l'était plus de se faire couler. Un comble pour une nymphe des rivières.
Dès qu'il avait fallu nager côte à côte, les mains du pirate avaient agrippé la nuque, enfonçant les ongles dans la chair. « S'il-te-plaît, je te promets d'apprendre ». Alors, elle avait accepté, sa peau se lacérant petit à petit, créant des sillons écarlates, dehors et dedans. Ce n'est pas grave, ça ne se voit pas, ça va guérir, se rassurait-elle. Et puis c'était temporaire, il va vite apprendre, il lui fallait juste un peu d'impulsion. Mais chaque fois qu'elle desserrait l'emprise, il répétait « Non, juste encore un petit peu s'il-te-plaît ». Et le temps passait sans que les ongles ne se décrochent. Des lambeaux, voilà ce qu'il restait d'elle. Ridicule. Ça faisait si mal. Alors on finit par s'habituer à la brûlure, et on garde dans un coin de sa tête l'espoir que ça s’atténue. Quand elle ne put retenir les cris de douleur, le pirate serra plus fort, pour la faire taire. Après tout, elle avait accepté jusqu'à maintenant, pourquoi faudrait-il qu'elle arrête ?
Puis, il se lassa de son agonie. Pour ne plus l'entendre geindre, il remonta sur son navire. Prenant soin de la transpercer d'un harpon qu'il fixa à la coque. « Ne t'en fais pas, je reviens vite, le temps de reprendre mon souffle ». Combien de fois l'avait-elle supplié de remonter à la surface pour respirer ? Combien de fois lui avait-elle dit de rejoindre la terre ferme pour se reposer ? Et voilà comme il la massacrait encore, l'empêchant de nager, obligée de se laisser traîner par la pointe qui la transperçait. Hurlant sous l'eau. Mais personne ne l'entendait. Même pas lui qui ne prenait jamais un instant pour la rassurer. Elle ne demandait pas à ce qu'il panse ses blessures, de toute façon il ne savait pas soigner, qu'ouvrir de nouvelles plaies par-dessus les anciennes. Il fallait se débarrasser du pirate.
Auparavant, elle ne voulait pas le faire, pour ne pas amplifier son propre calvaire et ne pas lui faire de mal : elle ne se serait jamais pardonnée s'il s'était noyé. Même si elle n'y aurait été pour rien. Maintenant que leurs corps n'étaient plus liés, maintenant qu'elle avait perdu toute valeur à ses yeux, trop abîmée, la nymphe pouvait le faire. Elle puisa dans ses dernières ressources pour arracher le harpon, pour regagner la surface et adresser un signe d'adieu à son bien-aimé, et elle coula. Si profondément que la lumière ne pouvait plus l'atteindre.
Personne ne vint la chercher. La colère fut la force qui la conduit à remonter et s'étendre douloureusement sur la première berge venue. C'était celle de leur première rencontre, les bottes y étaient encore. Mais les insectes s'en étaient emparés, rongeant leur éclat passé. La nymphe retourna à sa liberté, au bonheur de pouvoir à nouveau être légère.
Pourtant elle entendait l'écho des rumeurs. Partout le pirate racontait comment une sirène avait voulu lui donner le baiser de la mort pour l'attirer au fond de l'océan et le dévorer. Comment elle l'avait ensorcelé et qu'il avait réussi à s'enfuir. Partout elle était un monstre à abattre, à humilier. La nymphe ne pardonna pas. Elle y avait laissé des brisures, il avait appris à nager. L'un en sortait plus accompli, l'autre plus dévastée, honteuse. Il fallait se réparer, guérir, s'empêcher de retourner sur la berge en espérant que le pirate revienne chercher ses bottes.
Il ne reviendra pas. Elle ne voulait pas qu'il revienne. Elle voudrait qu'il arrête de rependre ses mensonges. Elle voudrait faire disparaître les griffures sur sa peau et les trous couleur cerise dans sa poitrine. Et il faudra le faire seule.
Sunrise, Arthur Prince Spear (1921)